Réponses aux critiques
Accueil > S'informer > Réponses aux critiques > Mormons et société : séparation ou intégration ?

 

Mormons et société : séparation ou intégration ?
par Marco


Introduction : un phénomène traité avec trop de partialité

Dans le cadre de la lutte contre les sectes, un des critères couramment utilisés pour les reconnaître, est celui de la séparation de leurs adeptes d'avec le reste de la société. Malheureusement, ce critère peut être préjudiciable à plus d'un titre. Pour commencer, il ne fait pas la distinction entre les exclusions volontaires et conscientes, et les exclusions involontaires (voire indésirées) ou inconscientes. Ensuite, la faute d'un tel fait est immédiatement imputé au groupe religieux, sans autre approfondissement.
    Comme nous allons le voir ci-dessous, la question n'est pas si simple.

    Si ce problème m'intéresse, c'est aussi parce qu'on a accusé - de manière assez indirecte et en sous-entendus - l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours de couper ses membres de la société, voire de leur famille. Ensuite, je me sens particulièrement concerné par cette accusation infondée par le fait que moi-même, étant plus jeune, je me suis senti coupé de la société - non parce que je le voulais, mais parce que mon environnement non-Mormon me l'a imposé. Cet élément n'est que peu pris en considération par les spécialistes anti-sectes.
    Aussi, cet article propose une revue des raisons pour lesquelles un membres d'une Eglise ou un adepte d'une secte peut, à un moment ou à un autre, être exclu ou s'exclure lui-même. Je proposerai en outre une brève revue sur la position de l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours sur ce phénomène de société.

    Ce texte se base notamment sur idées "pêchées" au détours de cours universitaires, notamment en anthropologie culturelle et sociale, en psychologie du développement, et en linguistique. Les propos ci-dessous, cependant, ne peuvent être imputés ni à l'Eglise à laquelle j'appartiens, ni aux représentants des disciplines scientifiques concernées.


"On vit dans un monde parallèle"

C'est en ces termes que s'est exprimée une ancienne membre de l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours sur un site anti-secte.1 Il y a, déjà à ce niveau, un premier problème à soulever qui consiste à affirmer que les acteurs de notre société vivent dans un "monde identique", ou du moins perçu comme tel. Comme si tous les habitants de notre civilisation européenne était issue d'une même souche ethno-socio-culturelle, et que la façon de percevoir, de comprendre, d'analyser et de parler de la réalité était partout identique.
    Un tout petit peu de bon sens - sans même avoir besoin de recourir à une recherche de terrain - nous permet immédiatement de penser qu'une telle idée est absurde. Notre conception des choses est continuellement construite, bousculée, modifiée ou annulée en fonction des éléments avec lesquelles nous entrons en interaction, qui agissent sur nous et sur lesquelles nous agissons. Un Catholique voit et vit le monde de manière différente qu'un Protestant, qu'un Bouddhiste ou qu'un Mormon. Et c'est parfaitement normal. Ce qui ne veut nullement dire que les uns et les autres vivent dans des mondes totalement différents : leurs conceptions sont parfois contradictoires, mais elles peuvent être souvent très proches.

    Ensuite, le deuxième problème lié à l'affirmation de cette ancienne Mormone - et c'est assez grave car anti-scientifique et profondément inductif - c'est celui de la généralisation abusive. Elle remarque avec du recul - peut-être à juste titre - que sa conception du monde a changé maintenant qu'elle a tourné le dos à son ancienne religion et embrassé une nouvelle idéologie (personnelle, ou commune à d'autres). La façon dont ce changement a été ressenti est certainement lié, dans un premier temps, à la place que le mormonisme prenait dans sa vie - ou plutôt à la façon qu'elle comprenait et vivait ses préceptes. Dans cette démarche très personnelle, n'est-il pas présomptueux de penser qu'une religion prend une place et une forme équivalente dans la vie des uns et des autres ? J'ai personnellement pu noter que, bien que la doctrine de l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours puisse être considérée comme pronfondément homogène et structurée, elle n'engendre, dans le large éventail des comportements humains, aucune catégorie spécifique de conduite. En d'autres termes, vous trouverez chez des Mormons des fanatiques comme des modérés, des convaincus comme des sceptiques, des intellectuels comme des illettrés, etc. Chacun fait son chemin, selon ses capacités à comprendre et à appliquer les enseignements du Christ.
    Deuxièmement, la façon dont le changement a été ressenti dépend aussi du monde dans lequel on se rend, et non pas seulement de celui duquel on vient. Il est, je pense, assez évident que pour un chrétien devenant en quelques mois un individu profondément athée, le "changement de monde" (ou sa perception) est ressenti de manière beaucoup plus forte que s'il était simplement passé du protestantisme au catholicisme, ou du mormonisme à l'évangélisme. Là non plus, il n'y a aucune uniformité - chaque expérience est différente.
    A titre d'exemple, j'ai un ami assez proche qui a décidé de ne plus participer aux offices et aux activités de l'Eglise, principalement pour des raisons de désaccord idéologique. Mais quand nous parlons de certaines choses, y compris de son ancienne activité au sein de l'Eglise, il a tendance à être nostalgique et à regretter les changements qu'il a lui-même opéré dans sa vie. On est pourtant en droit de penser que sa conception du monde diffère sur certains points clés de la mienne, notamment parce que je reste attaché à l'Evangile tel qu'il est enseigné dans ma religion. Ce qui ne l'empêche pas de repenser agréablement au passé, aussi différent qu'il soit de son présent.

    Pour revenir donc à la phrase ci-dessus : "on vit dans un monde parallèle", il faut faire bien attention et se garder de toute généralisation abusive. Je ne nie pas que certains de mes coreligionnaires vivent "dans un autre monde" qui se découpe radicalement d'une certaine "moyenne" - pour autant que l'on soit capable de quantifier un tel phénomène. Mais j'ai remarqué également que la façon dont on ressentait son engagement religieux changeait au fil du temps, des expériences et des aléas de la vie. Il est aussi faux de présenter notre société comme formée d'individus ayant une vision homogène du monde, que de présenter le mormonisme comme formé d'individus adhérant à une pensée unique, à une vision unique, et à une conduite unique.


"Beaucoup de convertis Mormons se coupent de leurs amis et de leur famille"

L'étude de ce genre d'effet, que l'on a très vite tendance à imputer aux adeptes de sectes, manque malheureusement de rigueur dans l'approche phénoménologique. S'il est à mon avis justifié de considérer comme sectaire tout discours ou action qui invite directement à se couper de sa famille, de ses amis et de la société, peut-on en penser de même lorsque qu'un individu en est séparé alors que de tels agissements sont condamnés par la religion à laquelle il adhère?
    Avant de continuer cette analyse, je précise que le mormonisme n'a jamais enseigné, et n'enseigne pas que ses membres doivent s'éloigner, d'une façon ou d'une autre, de leurs amis ou de leur famille. Bien au contraire ! Une des doctrine de bases de l'Eglise est le bonheur en famille, et cela à une échelle éternelle. Il est donc déjà peu cohérent d'imaginer que l'Eglise encourage un tel comportement.

    Maintenant, c'est un fait qu'il existe des séparations. Mais là aussi, il faut se poser un certain nombre de questions précises, et si je le fais ici ce n'est certainement pas pour noyer le poisson dans l'eau, mais pour écarter certains préjugés faciles induis par certains médias et organisations anti-sectes.
    D'abord, est-ce toujours "l'adepte" (dans un sens général) qui choisit de s'éloigner de sa famille? Ou se pourrait-il que ce soit parfois la famille qui prenne une série de mesures discriminatives à son encontre en raison de son nouveau choix religieux ? La réponse est oui à la deuxième question, et non à la première : ce n'est pas toujours le converti qui s'éloigne, et c'est plus souvent qu'on le pense son entourage immédiat qui rejette. Ce genre de comportement ne peut avoir qu'un effet nocif : au mieux il crée des tensions et des rancoeurs des deux côtés, au pire il amène le croyant à plonger trop profondément dans la religion, ce qui peut l'amener jusqu'au fanatisme total et, à ce stade-ci, au rejet pur et simple de son entourage. En d'autres termes, il est probable que même chez ceux qui repoussent volontairement leur famille "à cause" de leur religion, un premier rejet de la part de ces derniers, sous une forme ou une autre, peut parfois être en cause.
    Malheureusement, quand on s'intéresse à la proportions des convertis qui se trouvent séparés de leur famille, on ne cherche pas toujours suffisamment pour découvrir les raisons de cette coupure, trop pressé que l'on est de l'attribuer à leur nouvelle orientation religieuse.
    Je reprend l'exemple de mon ami dont j'ai parlé ci-dessus. Quand il s'est converti au mormonisme (il était alors dans la vingtaine), ses parents, athées, ont immédiatement affiché une opposition claire et nette, ce qui l'a obligé pendant plusieurs mois à vivre sa religion clandestinement, caché du regard de ses parents (dont il dépendait financièrement). Quelques années plus tard, il les a informé de son désir de servir une mission de deux ans à plein temps pour le compte de l'Eglise. A nouveau, ils ont très mal réagi et ont affirmé avec une grande vigueur leur refus de le soutenir. Il a décidé de ne pas tenir compte de leur avis, s'estimant majeur et responsable de ses actes, et a commencé à économiser pour partir. Alors qu'il était sur le point de faire ses valises, ses parents ont exercé sur lui un chantage terrible qui consistait en gros à le couper de toute aide financière et matérielle pour la poursuite de ses études, après son retour, s'il maintenait son projet de partir pendant deux ans. Face à une telle pression, mon ami s'est résolu à annuler sa mission contre son gré.
    Fort heureusement, toutes les familles non-mormones n'usent de loin pas du même sectarisme vis-à-vis de leurs enfants fraîchement convertis à leur nouvelle foi. Envers ces personnes tolérantes et compréhensives, j'exprime ma plus profonde grattitude; elles me donnent l'espoir qu'avec des efforts conjoints, les familles multi-religieuses peuvent vivre en harmonie.

    Maintenant, ces agissements peuvent encore plus facilement s'appliquer à l'entourage non-familial. Ma propre mère a perdu une de ses meilleures amies à une époque où celle-ci apprenait qu'elle était Mormone, et pratiquante de surcroît. Une partie des difficultés de mon adolescence est due à ma religion que beaucoup de mes camarades de classe considéraient d'un mauvais oeil; ma croyance était un sujet de raillerie assez répandu (comme si mon mauvais caractère ne suffisait pas)... Ces difficultés avec des jeunes non-Mormons ne m'ont pas aidé à m'intégrer normalement dans la société et ont fait que la grande majorité de mes amis, en fin d'adolescence, étaient des SDJ. Ce n'est qu'assez récemment que j'ai pu à nouveau créer des liens d'amitié avec des non-Mormons, plus matures et donc sensés être capables de faire la part des choses.
    L'exemple de mon adolescence n'est certainement pas unique, bien qu'il ne soit pas non plus nécessairement représentatif de tous les Mormons. Un de mes meilleurs amis de l'époque était, quant à lui, très bien intégré dans son milieu non-mormon; il vivait manifestement un rapport aux autres totalement différent du mien et semblait satisfait de l'harmonie qui en découlait. Cependant, mon cas illustre assez bien les effets nocifs que peut avoir, consciemment ou non, la société sur des adolescents appartenant à un mouvement religieux qui attire la méfiance et l'incompréhension.
    On peut donc opposer aux organisations anti-sectes un manque de remise en question sur le comportement même de la société vis-à-vis de ceux qui ont fait un choix religieux jugé insolite. On montre rapidement du doigt (souvent à juste titre) les mouvements religieux qui écartent leurs adeptes de la société, mais on s'interroge très peu sur le rôle que joue la société dans l'exclusion de tels individus. Il est regrettable qu'une telle critique soit si peu existente, alors qu'elle est absolument nécessaire, ne serait-ce que dans un souci de scientificité et d'objectivité.


A propos de ceux qui s'écartent de la société : éléments d'anthropologie

Ceci étant dit, je dois admettre qu'il existe au sein du mormonisme, certains individus qui s'éloignent d'eux-même de la société. Ceci n'est cependant pas propre à cette religion ni, contrairement aux idées reçues, au sectes seules. On est en droit de penser que tout groupe de croyants pratiquants, appartenant à des religions classiques dans nos contrées européennes (catholicisme, protestantisme, évangélisme, orthodoxie, etc.), peut se couper de la société, symboliquement ou littéralement, à divers degrés. Pourquoi ? Une telle attitude est-elle imputable aux doctrines elles-mêmes ? Doit-on immédiatement accuser les religions ? Pour répondre à ces questions, je vais me tourner vers l'anthropologie culturelle et sociale d'une part, et la psycholinguistique d'autres part - tous des domaines que j'ai étudiés jusqu'ici à divers degrés dans les milieux universitaires et qui m'ont aidé à comprendre ce problème.

    L'individu adulte n'est pas simplement le fruit mâture de sa constitution génétique seule, héritée de ses parents biologiques. Le caractère de tout Etre Humain est formé d'une part d'inée (certains sociologues contesteront peut-être ce point), mais son entourage familial et social est le principal facteur de construction de sa personnalité. Ainsi, si l'on accepte les thèses constructivistes, on accepte que l'Etre Humain se construit à partir de ce qu'il reçoit comme information. Ceci étant posé, on comprend mieux comment d'énormes différences culturelles existent entre les acteurs de la société. Plus encore que des différences culturelles, il s'agit de découpages différents de la réalité - et ceci est très important. Pour comprendre ce qui nous entoure, nous découpons les informations de telles manières à ce qu'elles soient assimilables; chaque culture a une façon différente d'amener ce découpage, et chaque individu, à titre personnel, y apporte ses propres modifications.
    Quel est le rôle de la religion dans ce découpage ? Voilà une question qu'il faut se poser pour mieux comprendre le phénomène d'écartement par rapport à la société. Il est intéressant de se pencher sur d'autres phénomènes religieux qui pourront peut-être nous aider à voir certaine chose. A titre d'illustration, je vais me baser ici sur le livre de l'anthropologue Maurice Bloch, "La Violence du Religieux", dans lequel il décrit notamment le rite initiatique d'une tribu de Papouasie-Nouvelle-Guinée, les Orokaiva2. En deux mots (ce qui n'est pas faire justice aux descriptions précises et importantes de l'auteur), les enfants en âge d'être initié, et qui avaient jusqu'ici grandi au milieu des porcs (et étaient même assimilés aux porcs), passent par un rituel durant lequel ils sont enlevés par des individus masqués (représentant les esprits de la forêt) et isolés; pendant l'isolement, ils meurent symboliquement quant à leur ancienne vie (ce qui n'est pas sans rappeler le baptême chrétien) pour devenir des esprits, et donc détachés du monde physique dans lequel ils évoluaient. En fin d'initiation, ils partent à la chasse aux porcs avec leurs ravisseurs.
    Il est important de noter ici le bouleversement violent de la vision du monde. Avant l'initation, la réalité était comprise et découpée en rapport avec leur statut familial, social et même animal, puisque chez les Orokaiva le porc est très respecté au point de vivre et grandir au milieu des humains, et même être considérés, dans une certains mesure, comme des humains. Puis, tout d'un coup, en l'espace de quelques heures, on les détache du monde familial qu'ils percevaient, on les isole, et on leur donne un nouveau statut social (celui d'esprits, alors qu'auparavant leur statut s'assimilait à celui du porc). De "porcs" qu'ils étaient, ils deviennent des chasseurs de porcs et des esprits, ou plus précisément des Etres à mi-chemin entre les porcs (puisqu'ils ne sont pas immatériel) et les esprits (puisqu'ils ne sont plus porcs). Ils quittent le profane pour entrer dans le sacré. Ce nouveau statut les suit jusqu'à la mort, où ils deviennent complètement esprit.
    Un tel rite bouleverse-t-il le découpage de la réalité ? Certainement :
Si les initiés doivent continuer leur vie d'êtres humains dans cet état complexe et indéterminé entre porc et esprit, ces initiés, devenus de purs esprits d'oiseaux dans la brousse, doivent alors regagner leur aspect de porc pour la vie de village, mais - et c'est le point essentiel - pas de la même manière qu'avant.3

    Le monde est perçu de manière radicalement différente après une telle expérience en ce qu'il modifie la grille de compréhension des perceptions. Et je ne pense pas qu'il soit abusif de faire un lien entre ce qui se passe dans cette petite tribu et ce qui se passe dans l'esprit du converti - quelque soit la religion à laquelle il décide d'adhérer. Son ancienne idéologie a nécessairement un effet sur sa façon d'appréhender le monde, jusqu'au moment où il entre en contact avec les éléments qui l'amènent vers un changement de religion, de vie, et donc de compréhension. Le monde n'apparaît plus tout-à-fait comme il était avant - parfois il est mieux, parfois il est moins bien, parfois il est simplement différent. Mais en règle général, toute conversion sincère (que ce soit au mormonisme ou à une autre religion) amène invariablement une nouvelle vision du monde, car un nouveau découpage s'opère, et une nouvelle "grille de lecture" de la réalité est engendrée.

    Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce sujet, mais je crois m'être suffisamment écarté du sujet principal de cet article pour continuer dans cette direction. J'espère en tous cas que le lecteur voit à présent où je me dirige dans l'analyse.
    Une fois que le converti découvre sa nouvelle façon d'appréhender son entourage (physique, événementiel, humain, etc.) il est possible que ce qui l'amenait à fréquenter certaines personnes ait soudainement perdu tout son sens. La religion n'est ici pas directement en cause, ni le converti lui-même! Car ce qui crée cette indifférence subit pour certaines personnes ou certaines anciennes préoccupations n'est pas nécessairement lié à la religion, mais plutôt au changement de découpage de la réalité amené par la conversion. La religion a aussi son quota d'influence, mais pas à ce niveau-là.
    Prenons un exemple hypothétique4 : on peut imaginer qu'un motard des "Hells Angels" décide soudainement d'accorder de l'importance à la religion (peut-être un certain événement est à la cause d'une telle investigation) et finit par se faire baptiser mormon. En partant du principe qu'il y a eu conversion sincère, va-t-il ensuite retourner sur la route et vivre selon les codes et les comportements préconisés par son club ? On peut répondre par la négative en affirmant que sa nouvelle religion enseigne une doctrine qui est en contradiction avec certaines conduites des Hells Angels - mais ça va va bien plus loin que ça en réalité ! Le "Hells" qu'il était (et j'insiste ici sur l'aspect identitaire) existe de moins en moins (en l'espace de quelques jours ou semaines), pour faire place à une nouvelle identité : celle d'un Mormon. Pourquoi? Parce que la partie de son identité qui le définissait comme un membre des "Hells Angels" n'est peut-être plus vraiment compatible avec sa nouvelle "grille de lecture" du monde.
    Ainsi, le "Hells" ne se sépare peut-être pas de ses acolytes simplement parce que l'Eglise lui dit : "tu ne feras point...". Il quitte volontairement, de lui-même cet entourage car il devient soudainement incompréhensible, illisible et insensé pour sa nouvelle façon de voir le monde.


L'apport de la linguistique dans ce problème

Je pense que ceci est un premier élément explicatif de la raison pour laquelle certains rares Mormons peuvent, très rapidement, prendre des distances avec certains de leurs proches. Pour approfondir un peu ce sujet, je me tourne à présent vers la psycholinguistique.
    Ce que je dis ici n'est pas vraiment prouvé scientifiquement, mais nombreux sont les psychologues et les linguistes qui s'accordent pour penser que la façon de parler change également le découpage de la réalité. Comment peut-on vérifier cela ? Simplement en s'intéressant aux notions qui existent dans certaines langues, tout en étant absentes dans d'autres. Prenez par exemple le "vouevoiment" en français et qui n'existe pas en anglais. Cela n'induit-il pas d'ores et déjà un autre rapport avec les autres (même si d'autres formes de respect existent malgré tout dans la langue de Shakespear)? Prenons la phrase type américaine suivante : "You'll want to go home before going to the soccer game." Traduit littéralement, cette phrase dit : "Tu voudras rentrer à la maison avant d'aller au match de football." Ce qu'affirme ici l'américain moyen par "you'll want to" n'est pas du tout l'expression d'un désir, mais plutôt d'une forme de conseil : "en tous cas, moi, si j'étais à ta place, je...", ou un : "ce serait mieux que tu...". Le seul fait qu'ai j'aie besoin d'expliquer cette toute petite expression sur deux lignes démontre déjà comment certaines tournures sont aisées à comprendre dans une certaine culture, tout en étant difficile d'accès dans d'autres. Quoi qu'il en soit, les mots, les expressions et les découpages de la réalité sont interdépendants : la parole donne des mots à une certaine façon de concevoir le monde; le discours est intelligible pour quelqu'un du même milieu, comme il peut choquer celui qui a une "grille de lecture" différente.

    Pour revenir au phénomène religieux : pour le converti qui s'engage dans une nouvelle vie de chrétien, il s'ensuit un certain nombre de modifications dans sa compréhension du monde, comme nous l'avons vu précédemment. Ce qui vient renforcer ce changement de vision est un nouveau vocabulaire et une série de nouvelles expressions, tous deux liés à la religion. Cette nouvelle forme d'expression peut, elle aussi, amener certains à prendre de la distance avec ceux qui s'expriment de manière différente. Généralement, les religions chrétiennes invitent leurs adhérants à se préserver des grossiertés dans le langage, mais à nouveau, il faut chercher plus loin que le simple aspect de l'interdit dans l'éloignement. Il est probable que certains convertis s'écartent de leurs anciennes amitiés car leur façon de s'exprimer diffère tout-d'un-coup radicalement de celle de leurs amis. Ils ne se retrouvent plus dans le choix des mots, des expressions, et se sentent mal à l'aise car ce langage est le reflet d'une grille de lecture qui n'est plus tout-à-fait la leur.
    Ce sentiment de malaise en a certainement amené plus d'un à s'éloigner d'un groupe social qu'il fréquentait jusqu'alors.



"Les Mormons ont une aversion pour la société qu'ils appellent "le monde"."

La phrase ci-dessus, que j'ai légèrement paraphrasée et raccourcie, est tirée d'un autre site anti-secte éminent : Prévensectes5. Les SDJ ont-ils réellement une telle opinion? Qu'entendent-ils exactement par "le monde" ?
    Encore faudrait-il s'interroger sur l'origine d'un tel terme. La Bible regorge de versets qui font clairement la séparation entre "le monde" et ceux qui ont accepté Dieu :

Je punirai le monde pour sa malice, et les méchants pour leurs iniquités (...).6

Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. (...)7

Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui; mais parce que vous n'êtes pas du monde, et que je vous ai choisis du milieu du monde, à cause de cela, le monde vous hait.8

La religion pure et sans tache devant Dieu notre Père, consiste à visiter les orphelins et les veuves dans leurs afflictions, et à se préserver des souillures du monde.9

(...) Celui donc qui veut être ami du monde se rend ennemi de Dieu.10

Eux, ils sont du monde; c'est pourquoi ils parlent d'après le monde, et le monde les écoute. Nous, nous sommes de Dieu (...).11

    Cette liste non-exhaustive de versets traitant du "monde" est intéressante à plus d'un titre : d'abord, parce qu'elle nous informe que la dualité "monde - chrétienté" remonte au moins au Nouveau Testament (on peut ajouter que dans l'Ancien Testament, l'élection du peuple d'Israël fait de lui une société coupée du reste du monde) et il est donc injuste d'attribuer cette perspective aux Mormons seuls. Ensuite, on se rend compte que le "monde" est :
    a) relativement indéfini,
    b) impersonnel,
    c) tel qu'il est (sans acceptation du Christ et de son Père) en incompatibilité avec les enseignements de Dieu.

    Revenons maintenant à ce qui a été dit au début: les Mormons ont-ils une aversion vis-à-vis de la société qu'elle définirait comme étant le "monde"? Ceci n'est pas tout-à-fait exact.
    Tout groupe qui se respecte s'identifie également par ce qui est le "non-groupe". Si on devient Catholique, on n'est plus Protestant ou Témoin de Jéhovah. Un groupe religieux ne se définit pas seulement par certaines caractéristiques intrinsèques, mais aussi par son rapport à l'extérieur. Une telle approche n'est pas le panache des religions seuls, mais de toute association d'humains : militaires vs. civils, Grecs vs. Barbares, Islamistes vs. infidèles, nomades vs. sédentaires, socialistes vs. libéraux, acteurs vs. spectateurs, etc. Il est donc tout-à-fait normal qu'une distinction soit effetuée également dans les milieux chrétiens pour faire la différence entre ceux qui ont accepté leur religion et ceux qui s'en séparent; souvent, le "monde" est donc le terme consacré pour désigner ceux qui n'ont pas accepté Christ.
    Ainsi, pour les chrétiens traditionnels et les Mormons, le monde ce n'est pas la société en général, mais ce sont certains de ses composants et représentants. D'abord, ce sont ceux-là même qui incitent à la débauche ou à embrasser des idéologies contraires aux enseignements divins. Ensuite, dans une certaine mesure, c'est ceux qui acceptent et colportent ces idées et comportements. Est-ce la cas de toute la société ? Certainement pas, bien qu'il soit assez évident qu'un nombre toujours croissant de citoyens devient irreligieux, peu respectueux de la morale chrétienne, et donc entrent dans la catégorie du "monde", telle qu'elle est définie par les Ecritures et considérée par les Mormons.

    Ainsi, les références au "monde" dans le discours des SDJ sont souvent connotées, il est vrai, d'une certaine critique à l'égard de ceux qui vivent de manière peu chrétienne (tout comme certains critiquent ceux qui vivent selon les préceptes bibliques). Mais comme elles font aussi référence à ces groupes d'individus que l'on désire voir changer, à qui l'on désire apporter la douce saveur de l'Evangile du Christ, il y a donc également une notion de compassion. Le fait qu'il y ait un désir d'aller à la rencontre de ceux qui ne connaissent pas l'Evangile fait également que l'on parle du monde avec sympathie : tous les humains sont enfants de Dieu, et ce lien fraternel qui nous unit invite à sortir à leur rencontre, à communiquer avec eux, à échanger avec eux (et pas seulement la religion), et à se lier d'amitié avec eux. C'est ainsi que se justifie une phrase célèbre dans les milieux chrétiens qui dit : Soyez dans le monde, mais ne soyez pas du monde.

    En clair, il faut faire la distinction entre deux "mondes" :
    a) le monde qui enseigne et pratique consciemment des comportement contraires à l'Evangile: celui-ci est en effet regardé avec peu de complaisance;
    b) le monde qui est trompé par les enseignements du premier et qui, plus ou moins inconsciemment ou par manque d'esprit critique, les colporte et les applique : celui-là est regardé comme formé d'indidvidus en détresse spirituellement et envers qui il faut aller.

    De ces deux définitions, il y a aussi des comportements et des approches très différentes d'un individu à l'autre; il faut donc bien se garder de généraliser.


Bref ! Qu'en est-il des Mormons ? Intégration ou séparation ?

Tous ces commentaires n'ont peut-être pas aidé le lecteur à y voir plus clair dans la position mormone vis-à-vis de la société. Avant de conclure, je propose ci-dessous une série de questions - réponses qui reprendront certains des éléments ci-dessus et les complèteront.

Question : L'Eglise prône-t-elle une séparation d'avec la société ?
Réponse : Non, absolument pas. Au contraire, elle prône une intégration dans la société, tout en vivant selon des précepts autres que ce qui est parfois enseigné. Elle prône donc une différence de comportement, mais en tous cas pas une séparation.

Question : L'Eglise invite-t-elle ses convertis à se séparer de leur famille & amis ?
Réponse : Non, jamais ! En revanche, elle invite ses membres à bien choisir dans leurs amitiés les personnes respecteuses de leur foi et façon de vivre; quiconque ne respecte pas cela chez autrui, est-il réellement un ami ? Il est probable qu'ainsi, par la force des choses, certaines personnes quittent certains milieux devenus émotionnellement harassants. Au reste, je crois que l'EJCSDJ fait figure de proue en matière de promotion et de protection de la famille, et de l'unité familiale.

Question : Pourquoi dans ce cas existe-t-il des Mormons qui se "séparent" de la société ?
Réponse : D'une part parce que pour beaucoup, c'est la société qui les rejette. Contrairement à certaines idées reçues, un nombre important de nouveaux convertis se sentent exclus des millieux qu'ils fréquentent, voire par leur propre famille. Ensuite, parmi ceux qui s'excluent d'eux-même (de manière relativement inconsciente d'abord), il y a ceux qui ont de la peine à concilier leur nouvelle façon de voir leur environnement avec les perspectives de ceux qu'ils côtoient. Il ressentent un fort besoin de se tourner vers ceux qui ont une vision identique du monde. Enfin, il y a une tranche minoritaire de gens qui se coupent consciemment et volontairement du reste de la société pour des raisons idéologiques. Mais cette dernière catégorie d'exclus est, à mon avis, une minorité et peut, elle aussi, se trouver dans toutes les religions et cultures.

Question : Ces Mormons ne se coupent-ils pas du monde en raison des surcharges qu'exige d'eux l'Eglise ?
Réponse : Je ne crois pas. Puisque l'Eglise est dirigée par ceux qui la composent (pas de clergé rémunéré au sein de l'EJCSDJ), il est évident que la plupart reçoivent certaines responsabilités qui peuvent les occuper un certain nombre d'heures chaque semaine. Mais il appartient à chacun de faire une juste balance du temps imparti à l'Eglise et du temps imparti à d'autres occupations et à la famille. Je concède que certains membres de l'Eglise utilisent leurs responsabilités au sein de l'Eglise pour éviter d'affronter certains problèmes, familiaux par exemple, mais à nouveau il faut surtout se garder de toute généralisation.

Question : L'Eglise est-elle opposée à l'éducation ?
Réponse : Au contraire. Je crois que peu d'Eglises font autant la promotion de l'éducation que l'EJCSDJ. En plus des encouragements incessants des dirigeants à se former un maximum, elle a créé dernièrement un "fond perpétuel d'éducation" qui apporte des solutions financières aux SDJ désireux de recevoir une formation, mais vivant dans une situation ou un milieu qui ne leur donne pas une telle possibilité.

Question : Les Mormons ont-ils de la haine vis-à-vis de la société ?
Réponse : Non, même si certains de ses aspects amènent parfois le désarroi et la déception. Aussi, la société est composée d'individus, et tout individu est enfant de Dieu. En revanche, les SDJ s'opposent ouvertement à certaines institutions & idéologies qui encouragent des pratiques contraires à l'Evangile. Ils ont aussi la responsabilité d'être "la lumière du monde" qui brille sur une montagne.12


Conclusion: vers une agravation de l'exclusion ?

Depuis les années 60 et la "libération des moeurs", la société occidentale évolue très vite, surtout en matière de moralité. Alors que jusqu'ici les Eglises étaient les gardiennes d'une bonne conduite sur ces questions, la baisse de la religiosité et les fortes pressions sociales ont comme conséquence que leur discours n'est plus que très peu entendu, chacun suivant son intérêt. Quelles conséquences une telle civilisation peut-elle avoir sur ceux et celles qui veulent croire encore en leur Dieu et leur religion, de manière active? Mon avis personnel est que, du fait que la société occidentale modifie toujours plus rapidement et plus profondément son rapport à Dieu, à la religion et à l'éthique, nous devons redouter une croissance, tant dans le nombre que dans la gravité, des exclusions. En d'autres termes, la situation changeante actuelle favorise la montée du sectarisme, et ne l'enraye en tous cas pas. Je ne pointe du doigt ni la société, ni les religions, ni les individus; je ne fais que constater ce qui, sur la base de ce qui précède, me semble être une évidence. En effet, puisque notre société s'éloigne de plus en plus des enseignements des Eglises et de la morale chrétienne, il ne serait pas étonnant que certains individus s'excluent, plus ou moins consciemment, de leur entourage, sans parler de ceux qui se font exclure par les autres.
    Dans l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, il existe incontestablement des individus qui en arrivent à ne vouloir fréquenter que les milieux mormons. Si une distanciation est parfois, pendant une courte periode, profitable lorsqu'il s'agit de s'éloigner de milieux attaquant de face les normes du Seigneur, il est toutefois important que tous les Mormons restent intégrés dans leur société, et même qu'ils contribuent à amener un esprit de sainteté. Dans cette tâche, ils peuvent faire beaucoup.

    Quoi qu'il en soit, et puisqu'il est à craindre que le phémonème du sectarisme soit en augmentation, il est plus qu'urgent que les associations anti-sectes opèrent une auto-critique et cherchent à mieux déceler l'influence de la société sur les croyants pratiquants, au lieu de se borner à systématiquement chercher l'erreur dans les groupes religieux. Si les sectes doivent être démasquées selon certains critères, il faut se garder d'extrapoler abusivement lorsqu'ils ne sont pas parfaitement remplis, et chercher minutieusement les mécanismes psychologiques qui créent ces comportements.

    Puissions-nous être un exemple pour ceux qui nous regardent et qui considèrent de plus en plus la religion comme une relique des temps passés. Puissions-nous montrer à notre entourage que Jésus-Christ éclaire notre vie. Puissions-nous enfin nous ouvrir au monde, prendre ce qu'il y a de meilleur dans ce qu'il a à nous offrir, proposer de bonnes alternatives aux mauvaises solutions, et surtout: puissions-nous éviter le moyen de facilité qui consiste à le rejeter en bloc.

 


Notes & références

1
  A savoir : l'UNADFI; le propos est issu du n°76 de "Bulles".
2
  Bloch, M., 1997 (1992). La violence du religieux. Paris: éditions Odile Jacob, pp 23-53.
3
  Ibidem, pp. 38-39.
4
  Bien que cet exemple soit hypothétique, je précise que j'ai effectivement eu l'occasion de côtoyer un ancien membre des Hell's Angels converti à l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours.
5
  http://www.prevensectes.com. 
6
  Esaïe 13:11, La Bible, éd. Louis Segond, 1910. Gras ajoutés par nos soins.
7
  Jean 14:27, ibidem.
8
  Jean 15:18-19, ibidem.   
9
  Jacques1:27, ibidem.
10
  Jacques 4:4, ibidem.
11
  1 Jean 4:5-6, ibidem.
12
  Voir Matthieu 5:14-16.


Première publication :
4 septembre 2003
Dernière mise-à-jour : 4 septembre 2003


 

Autres liens à consulter sur ce sujet

-



 


Copyright © 2003-2004 Marco, tous droits réservés.