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La déification de l'homme est-elle
une doctrine contraire à l'esprit chrétien et biblique ?

par Kerry A. Shirts, chercheur à FAIR
Traduit de l'américain par Jean Boris Urban


En se référant à des sources bibliques et extra-bibliques, cet article explore la question de la déification de l'homme. Il montre comment de nouvelles recherches à partir des manuscrits de la mer Morte et de la perspective syriaque chrétienne ont ouvert ce domaine vers d'intéressantes possibilités que beaucoup dans la Chrétienté occidentale ne pensaient point faisable jusqu'à présent.

    Crispin H.T. Fletcher-Louis a démontré que les manuscrits de Qumran reflétaient la croyance dans une humanité transformée en ange* ou divine, basée "sur l'identité d'Adam d'avant la chute. Cette même identité a été reprise par Israël, ses patriarches, ses juges, ainsi que par des figures médiatrices telles que ses rois, prophètes et certaines communautés comme celles des Manuscrits de la mer Morte et des Thérapeutes. Depuis longtemps il est reconnu que les communautés de la mer Morte croyaient qu'elles partageaient leur vie avec les anges. Et il est maintenant évident que la communauté des anges (Engelgemeinschaft) impliquait une transformation"1. Cette même transformation que Paul envisageait, la transformation de l'humain vers le divin. Paul a dit: "nous tous qui, le visage découvert, contemplons comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image, de gloire en gloire, comme par le Seigneur, l'Esprit." (2 Corinthiens, 3: 18)

    Le mot grec  signifie transfiguration, un changement tel que Jésus éprouva sur le mont de la transfiguration. L'homme est changé en , en gloire de Dieu. C'est ainsi que le comprend Paul quand il note , c'est à dire transformé en la même image, de gloire en gloire.

    C'est pourquoi dans les écrits de Qumran, les hôtes et les serviteurs, la communauté intérieure des saints sont les anges de Sa gloire. Tous les membres de la communauté sont appelés saints, ce qui reflète la transformation en ange du prêtre. Il est entendu que Moïse a été divinisé alors qu'il était sur le Mont Sinaï. Il est dit d'Aaron, dans un texte fragmentaire, "tu seras Dieu et ange de Dieu tu seras appelé"2.

    La véritable divinité de l'homme se reflète aussi dans les Paroles des lumières célestes (4Q504. 4Q506) qui sont des prières liturgiques pour les sept jours de la semaine. Ici, la transformation de l'homme à l'image de Dieu (Genèse 1: 26) est interprétée au travers du langage d'Ezéchiel (1: 28) comme création de l'homme en tant personnification de la Gloire théophanique de Dieu. Ainsi "Tu [Dieu] façonnas [Adam,] notre [pè]re, à l'image de [Ta] Gloire" (4Q504. Frag. 8: 4)*. Fletcher-Louis commente, sans mettre de gants, "là où les Paroles emploient un langage bizarre pour les anges, langage normalement employé par l'homme, c'est qu'ils décrivent des humains divinisés3. De plusieurs passages des Manuscrits de la mer Morte (4Q491. 4Q427 Frag. 7 Col. 1: 16-18, 4Q400 Frag. 1 Col. 1: 8, 17, 19), il est dit qu'ils exprimaient le "transfert du membre de la communauté de la sphère de poussière vers la vie dans la communauté céleste: le membre de la communauté n'est plus un homme de chair, il est maintenant transformé en ange ou divin."4

    Dans les trois textes des Chants du Sage, 1QSb [Bénédictions sacerdotales] et Chants du Sabbat, nous découvrons une intime compréhension de soi dans laquelle la mortalité a été complètement transcendée vers une transformation divine ou angélique... "dès le début, les Chants présument la transformation sociale des participants humains dans la liturgie de telle façon que ce langage dont on pensait jusqu'à présent qu'il décrivait des anges supra-humains doit être maintenant pensé comme comme faisant référence aux sectaires divinisés ou 'angélisés'."5

    Alexander Goltzin a constaté que la Gloire d'Adam qui lui avait été donnée est la même gloire de l'image de Dieu, c'est à dire qu'Adam est un être divin qui en fait était présumé être adoré ! Les premiers êtres humains étaient même supérieurs aux anges.6

    Dans les homélies syriaques chrétiennes de Macarius, la gloire d'Adam était originellement avec lui dans le Jardin d'Eden. Mais en chutant, Adam perdit cet image originelle de lumière de Dieu, et devint nu, sujet aux peines et tentations mortelles. Il était "déshabillé" de la gloire qui imprégnait son corps. C'est précisément cette gloire que le Seigneur restitue à l'humanité. Ainsi Adam est l'homme primordial et image de toute l'humanité. La gloire d'Adam restituée à l'humanité est la "forme divine et image de Dieu dans l'homme"7. Quand cette gloire sera restituée, l'homme aussi portera des robes et couronnes de lumière dans les royaumes célestes, ce qui signifie qu'il est maintenant un être glorifié de Dieu. Ce sont là les récompenses de ceux qui marchent dans l'Esprit. En fait, la robe est identifiée avec l'Esprit Saint. Et le Père du Christ est spécifiquement identifié comme le donneur des robes et couronnes aux âmes croyantes (non pas aux corps). Le croyant devient partie de la Gloire de Dieu le Père, ce qui est signifié par le croyant portant l'habillement approprié.8

    Selon Macarius, lumière et gloire sont équivalents aux courant de feu venant du royaume de Dieu, ce qui est manifeste aussi dans les descriptions de la Gloire de Dieu des les Manuscrits de la Mer Morte. C'est un produit divin. Quand l'âme est remplie de la Gloire de Dieu (c'est à dire divinisée), elle rayonne plus brillante que le soleil lui-même. Paul représente sa VISIO DEI LUMINIS / GLORIAE, sa conversion par la lumière céleste dans les Actes, 9 et 22, l'image de l'homme céleste dans 1 Corinthiens 15: 49 et le corps de sa [du Christ] gloire dans Phil. 3: 21. Comme dans le mysticisme de Merkavah, c'est l'âme de l'homme qui est le trône, le temple, et la résidence de Dieu.9

    Enoch devenant un Dieu (montrant l'image de Dieu) est appelé le Moindre YHWH. Enoch déclare qu'il a été grandi en stature et en sainteté parce qu'il a reçu la Gloire de Dieu. Dans le poème syriaque-chrétien, l'hymne de la Perle, nous lisons qu'au moment du point culminant le bénéficiaire reçoit un vêtement de lumière portant l'image divine et tissé pour lui dans les cieux. C'est le double céleste de celui qui parle. Ce dernier s'habille du vêtement et monte aux cieux à la rencontre du Christ, rayonnement du Père, à l'entrée du salut. Comme Golitzin en fait la remarque, ceci est le langage de la transformation et de la divination, langage courant dans tous les textes d'Aphrahat, de Qumran, de la littérature rabbinique Merkavah et des Actes de Thomas.10

    Ne ratez pas ce point suivant de Golitzin ! Pour Aphrahat ainsi que pour les autres Syriaques, le rétablissement de la gloire d'Adam, d'abord et avant tout, signifie : être assimilé au Christ, devenir soi-même des trônes de Dieu comme le Christ l'est, posséder la même gloire qu'eurent Moïse et les prophètes. "Ils expriment tous dans des idiomes différents ce qu'Athanase d'Alexandrie résuma comme l'espoir Chrétien quelques années seulement avant qu'Aphrahat écrivait sur le sage: Dieu devint homme pour que pour nous puissions être fait Dieu."11

    Golitzin a fait des recherches et étudié les premiers Syriaques chrétiens. Il a démontré que l'idée de la déification humaine est fondamentale dans la Chrétienté. Dans son étude sur Dionysius l'Aréopagite, dont la théologie remonte à la tradition de vision de la littérature apocalyptique dérivant du Judaïsme du Second Temple, il note que Dionysius, écrivant de son mentor Hierotheus, dit "l'étape finale de notre cheminement est en fait de devenir des vaisseaux pour la présence de Dieu, de subir des choses divines."12

    L'expression de Dionysius, courante dans la pensée de la chrétienne orientale, montre l'idée que les êtres humains sont créés pour être d'une certaine façon "capable de Dieu", HOMO CAPAX DEI, c'est à dire l'intention depuis Adam est d'être le réceptacle et la manifestation de la présence divine. "Ceci est, en peu de mots, la fameuse déification, , reconnue comme fondamentale à la compréhension par la Chrétienté orientale de la rédemption offerte dans le Christ..."13. En fait, Dionysius ouvre son premier traité et clamant "nous gagnons accès, , à Dieu au travers de Jésus-Christ, la lumière du Père"14. La déification est réelle, argumente l'Aréopagiste, parce que Dieu se donne vraiment Lui-même comme "don divinisant". Et pourtant, bien qu'Il soit Lui-même le "don divin", , Il transcende la relation dans laquelle Il entre... Ainsi la source du don de déification est le Christ."15

    "Le Christ est le sacrement, à la fois source et la finalité de notre cheminement divin, à la fois le véhicule et le but de notre retour."16 Et comme Golitzin l'a remarqué pour l'Aréopagite, "c'est Jésus qui fait de notre vie, de nos dispositions et activités quelque chose de divin."17

    De plus sur ce point, Golitzin discutant de la FIDES ADORANS MYSTERIUM de Jacob de Serug, remarque que l'imagerie du "mélange avec les autres" dans les textes syriaques-chrétiens "montre que les Pères grecs s'y réfèrent en tant que déification, , don de participation à la gloire incréé de Dieu... le Paradis, le Sinaï, le Temple, les Cieux et le culte de l'Eglise, sont tous joints dans le Christ, qui est à la fois le lien entre le début et la fin, entre ceux d'en haut et ceux d'en bas"18

    Alan Segal note quand Paul emploie le mot "transformé" (Romains 12:2); cela signifie bien plus qu'un renouveau. C'est une transformation d'un état à un autre, qui suggère "une réforme mystique et un procès d'immortalité qui était discuté dans la spiritualité juive, apocalyptique et païenne."19 Segal remarque plus loin que le langage que Paul emploie dans les Philippiens (3:7-1), "n'est pas celui d'analogie ou d'imitation, c'est celui de la transformation, , d'un état d'être à un autre, dans lequel il est devenu de même substance que le Christ par sa mort."20

    "Le terme transformation était disponible dans l'ancien monde pour désigner l'expérience que nous pouvons appeler conversion, mais ils employèrent transformation parce que cela incluait le gain d'immortalité et le changement d'essence"21. Philo démontra que Moïse était divinisé, montrant la possibilité pour les humains, qui ont la même expérience que Moïse, ce qui est l'essence de l'idée du mysticisme juif et du chariot, trône, théophanie, révélation22. Dans le livre de 1 Enoch, les croyants en viennent à partager l'être du Messie. Le Messie non seulement sauve mais sert de modèle pour la transformation des croyants23. Comme Enoch, Paul comprend qu'il a été transformé en une nature plus divine. En fait, Paul est dans le Christ par cette transformation24.

    Cette pensée de Paul dans le Nouveau Testament est en accord avec celle d'Enoch dans les Anges de la Présence quand il est visionnaire de Sar-ha-panim (en identité avec sa contrepartie céleste). "Dans 1 Enoch 71, Enoch est transformé et identifié avec le Fils de l'Homme devant le Trône de Dieu. Dans 2 Enoch 22:6-10, l'initiation d'Enoch en de la Présence du Prince prend aussi place devant la face flamboyante de Dieu. Cette rencontre transforme Enoch en un être glorieux. Il est important de noter qu'après cette transformation, Enoch remarque qu'il est devenu comme l'un des êtres glorieux, et qu'il n'y avait pas de différence observable."25

    Se basant sur la littérature non-canonique du début de la Chrétienté et du Judaïsme, ainsi que sur la signification du mot "transformation" comme Paul emploie ce terme dans le Nouveau Testament, la déification de l'homme n'apparaît pas être une doctrine aberrante. Au contraire, c'est fondamental à la théologie de Paul pour comprendre sa propre transformation. C'est aussi bien fondamental pour bien d'autres héros bibliques qui ont rencontré le divin et rapporté ces rencontres comme preuve qu'en effet le Christ va nous sauver, et que nous pouvons tous devenir Fils de Dieu, divinisés, comme notre vrai potentiel ainsi qu'il est indiqué dans les Ecritures.

 


Notes & références

1
 
Fletcher-Louis, Crispin H. T. "Heavenly Ascent or Incarnational Presence? A Revisionist Reading of the Songs of the Sabbath Sacrifice." SBLSP 37/1 (1998): 3
2
 
Fletcher-Louis, Crispin H. T. ibidem, 7
3
 
Fletcher-Louis, Crispin H. T. ibidem, 7
4
 
Fletcher-Louis, Crispin H. T. ibidem, 13
5
 
Fletcher-Louis, Crispin H. T. ibidem, 19
6
 
Golitzin, Alexander. "Recovering the Glory of Adam: 'Divine Light' Traditions in the Dead Sea Scrolls and the Christian Ascetical Literature of Fourth Century Syro-Mesopotamia" in the International Conference on the Dead Sea Scrolls, St. Andrews, Scotland, 28 June 2001: 2
7
 
Golitzin, Alexander. ibidem, 3
8
 
Golitzin, Alexander. ibidem, 4
9
 
Golitzin, Alexander. ibidem, 7
10
 
Golitzin, Alexander. ibidem, 10
11
 
Golitzin, Alexander. ibidem, 11
12
 
Golitzin, Alexander. "'Suddenly', Christ: The Place of Negative Theology in the Mystagogue of Dionysius Areopagites," Forthcoming in "Mystics: Presence and Aporia," ed., Michael Kessler and Christian Shepherd, University of Chicago Press, 4
13
 
Golitzin, Alexander. ibidem, 5
14
 
Golitzin, Alexander. ibidem, 5
15
 
Golitzin, Alexander. ibidem, 10
16
 
Golitzin, Alexander. ibidem, 11
17
 
Golitzin, Alexander. "Revisiting the 'Sudden': Epistle III in the Corpus Dionysiacum," 485
18
 
Golitzin, Alexander. "The Image and Glory of God in Jacob of Serug's Homily, 'On that Chariot that Ezekiel the Prophet Saw'", based on paper presented at the North American Patristics Society Conference, May 1998, 18
19
 
Segal, Alan. "Some Observations about Paul and Intermediaries," Philadelphia Seminar on Christian Origins, Feb. 4, 1988, 7
20
 
Segal, Alan. ibidem, 8
21
 
Segal, Alan, ibidem, 11
22
 
Segal, Alan. ibidem, 15
23
 
Segal, Alan. ibidem, 17
24
 
Segal, Alan. ibidem, 19
25
 
Orlov, Andrei. "The Face of the Heavenly Counterpart of the Visionary in the Slavonic Ladder of Jacob," the extension of this paper will be published in Studies in the Scripture in Early Judaism and Christianity, éd., C. A. Evans, Sheffield Academic Press, 2001, 17

 


 
Notes du traducteur :
*
 
J'ai préféré "transformé en ange" pour exprimer "angelmorphic".
**
 
Wise, Michael. al. (2001) "Les Manuscrits de la mer Morte". Paris. Plon, 538. Aussi pour les titres des textes fragmentaires.


Première publication :
3 juillet 2003
Dernière mise-à-jour : 16 juillet 2004


 

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Copyright © 2003 Bob Lonsberry, pour le texte original anglais.